mardi 8 janvier 2008
Le psychanalyste idéal
C’est un homme dans la force de l’âge comme on ne dit plus. Cela pourrait-il être une femme ? Je ne sais pas. Il est certes le plus souvent parisien, mais il peut aussi habiter une ville de province à condition qu’une université lui ait ouvert ses portes. La rive gauche lui convient assez bien. Une pointe d’accent étranger aussi. Il parle avec une certaine affectation, mais sans excès. Il a derrière lui une longue carrière universitaire. Il parle allemand couramment et lit Freud dans le texte. Bien sûr il a une connaissance approfondie de l’hébreu et du grec ancien dont il orne ses écrits, négligeant le plus souvent d’en donner une traduction. Chez lui, tout est calme luxe et volupté… et silence sauf lorsqu’il écoute de la musique classique. Au mur, on aperçoit quelques tableaux anciens et d’autres modernes qu’il vient d’acquérir car il fréquente les galeries. La littérature est son domaine et son dernier article porte précisément sur un ouvrage dont seules quelques personnes avec lui, dont ses intimes auxquels il a parlé lors d’un dîner, ont eu connaissance. L’argent ne l’intéresse pas et d’ailleurs ses tarifs sont si variables que même le plus démuni peut s’adresser à lui. Il lui donne volontiers la priorité lorsque la salle d’attente est pleine ce qui stupéfie et irrite quelque peu ses autres analysants ainsi que les nombreux analystes qu’il a en contrôle et qu’il fait patienter. Il tient un séminaire tous les 15 jours dans une salle que son association met à sa disposition. Durant les séances, il est le plus souvent muet, cultivant le désêtre à la perfection. Parfois il lâche un soupir, un borborygme, ou bien une phrase dont lui seul possède la clé. Il a écrit de nombreux ouvrages et possède lui-même une bibliothèque remplie de livres rares. Il ne prend que rarement des vacances car celles-ci sont occupées par des congrès à l’étranger où il occupe une place officielle. Il n’est jamais malade et se demande parfois en soupirant s’il mourra un jour.
Ne cherchez pas à mettre un nom sur ce portrait imaginaire, cet homme, cette femme n’existe pas. Ou du moins, n’est-il que partiellement incarné dans tel ou tel rescapé de la période héroïque. Il a cependant vécu longtemps dans la tête de certains de mes collègues de la génération post 68 et sans doute aussi dans la mienne. En ces temps anciens, aujourd’hui voués aux gémonies, les facultés de Censier, de Vincennes, de Nanterre produisaient un nombre considérable d’étudiants en psychologie formés par des psychanalystes et qui rêvaient de ressembler au portrait que l’on vient de décrire. Ils étaient accompagnés par des étudiants en médecine qu’ils côtoyaient au séminaire de Lacan, de Barthes, de Foucault, de Mannoni, Leclaire, Safouan, Lebovici, Diatkine, Clavreul, Dolto et de bien d’autres encore. Belle époque s’il en fut et qui sans doute, dans le paysage d’une France sarkobruniesque a de quoi faire naître une certaine nostalgie.
Le quotidien de tous ces jeunes gens, s’il était ainsi enluminé, n’était pas rose pour autant car ils devaient se coltiner les dispensaires de banlieue, les hôpitaux psychiatriques aux structures moyenâgeuses, les trains de province qui les emmenaient au fin fond de la France profonde. Quant à leurs rémunérations, elles ne gonflaient pas vraiment leur compte en banque. Parfois ils s’arrangeaient avec les salaires de misères que l’administration leur accordait chichement en passant des accords furtifs avec tel ou tel responsable. On faisait un peu moins d’heures que celles marquées au contrat. Cela payait le train et les longues heures de transport. Beaucoup en avaient honte mais préféraient cette supposée clandestinité, cette marginalité apparente à celle d’un statut social correct et reconnu. Comment comprendre cette attitude sinon en tenant compte de la distance sidérale qu’ils pouvaient alors percevoir entre leur situation et celle de cet analyste idéal qui leur emplissait la tête. Se battre pour de meilleures conditions de travail et de rémunération ? Inscrire ces avancées dans le marbre d’un contrat ? Il aurait fallu pour cela redescendre les quelques marches qu’ils avaient semblé gravir vers les sommets de l’analyste idéal. Etre dans cette pseudo marginalité, dans cette situation précaire, leur apparaissait susceptible de les rapprocher de ce qu’ils croyaient être la nature même de la pratique psychanalytique, pratique qu’ils pensaient confusément dévoyer en se coltinant le social, en étant analystes loin du cadre de la cure classique, loin de l’image et du statut auquel ils assimilaient peu ou prou la pratique analytique.
Peu à peu, c’est pourtant cette figure de l’analyste qui s’est imposée dans la réalité, aux antipodes de cette figure mythique. Il en est résulté une vivification des structures de soins ainsi que des structures sociales, de tout ce qui concerne la pensée dans ce pays. Aujourd’hui, cette génération laisse peu à peu la place à la suivante dans un paysage marqué par le recul de la pensée et par la mise à mal des accords verbaux qui faisaient que malgré un salaire horaire ridicule, la vie était quand même possible. Désormais, le psychanalyste est le plus souvent dans cette position de l’intellectuel précaire si bien décrit dans un livre récent. Il n’a guère le temps pour apprendre le grec ou l’hébreu, mais il a une connaissance de la réalité sociale que leurs aînés étaient loin de posséder. Ils représentent aujourd’hui la psychanalyse dans sa réalité, plongée dans le social, l’éducatif, les consultations pour enfants en déshérence, les placements en famille d’accueil, etc. Il est familier de la réalité virtuelle d’Internet, du Mp4 et des jeux vidéos, de l’herbe et de la violence dans les lycées et les banlieues. Il subit comme chacun et s’interroge aussi sur l’immigration et se frotte à des cultures qu’il ignorait jusque-là. Bref, il se coltine la misère sociale dans toutes ses composantes et lui-même s’en trouve marqué. Certes la pratique libérale n’a pas disparu, certes on peut encore faire une analyse trois ou quatre fois par semaines et espérons que cela sera encore possible longtemps. Mais la figure du psychanalyste a profondément changé. Elle s’est aussi enrichie de connaissances et de problématiques nouvelles tout de même assez éloignées, en particulier au niveau du cadre, de la cure classique. Les débats dans les colloques et les revues commencent timidement à faire état de ce savoir. C’est aux uns et aux autres que le site oedipe s’adresse pour que le nouage puisse se faire entre les générations. Car c’est aussi cela, la transmission de la psychanalyse.
Laurent Le Vaguerèse
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Didier Kuntz
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Libellés : Le Vaguerèse Laurent, un succès de l' Une-bévue
lundi 17 décembre 2007
Dites du mal de la psychanalyse, il en restera toujours quelque chose...
Jusqu'au bout j'ai lu "L'élégance du hérisson";, second "roman" (?) de Muriel Barbery
Ayant récupéré tout le calme nécessaire pour en parler sans excès inutile je dirai que ce livre est un bel exemple de ce que n'est pas (ou ne devrait jamais être) la littérature : un gâchis hâtif de talent.
N'ayant pas lu le précédent récit de M. Barbery, je ne puis que supposer qu'elle a été victime d'un succès trop facile, trop précoce ?
Je n'ai jamais donné ( dans des supports publics) dans la critique négative, féroce ou pas et si j'écris ce billet c'est parce que j'avais d'abord été séduit par une certaine fraîcheur d'écriture chez cet encore jeune auteur et que je l'avais conseillé à quelques amis.C'est donc afin d'amender un avis d'abord favorable.
Au fil des pages les soupçons se sont transformés en certitudes. Cet écrivant, sans doute doué, accumule les travers. Comme si l'inspiration venait à défaillir, le texte vient à hésiter entre le conte philosophique, le roman ou l'essai. D'un pas désormais malhabile l'intrigue déambule, enfant aux premiers temps de la marche ou homme ennivré, c'est comme l'on voudra.
Le plus grave est sans doute d'utiliser sans précaution un style précieux aussi inutile qu'inadapté. Afin de souligner le contraste entre l'apparence du personnage principal et les trésors de délicatesse qu'il recèle l'auteur a choisi de lui faire tenir des propos recherchés, un tantinet maniérés. Le procédé d'abord comique devient vite très indigeste.
Le second travers est de verser dans le moratoire moral le plus accablant : "Tous des cons et des salauds sauf moi et ceux que j'aime". Il y a du Robespierre dans ces harangues contre la connerie. Et c'est ainsi que de la sympathique critique nous glissons vers le réquisitoire.
Le troisième est d'avoir complètement bâclé les personnages principaux qui, du coup, naviguent, effigies inconsistantes, dans des limbes narratives aussi improbables qu'eux.
Quel génie de conteur n'aurait-il pas fallu, d'ailleurs, pour dresser en si peu de pages une intrigue acceptable entre des personnages si nombreux. Reconnaissons une aisance à imaginer qui n'est cependant rien sans le travail nécessaire à l'incarnation crédible.
Le quatrième est d'avoir abusé jusqu'à l'impudeur du terme "intelligent", gaucherie que je retrouve, hélas, dans un petit essai où il est plus logique mais pas pour autant excusable : "La bêtise s'améliore" de C. Cannone dont j'avais beaucoup apprécié les propos sur FQ. Dommage.
Muriel Barbery s'est crue obligée de multiplier les charges contre la psychanalyse au travers des mœurs qui justement n'ont pas grand chose à voir avec elle. Si ce n'était si banal il serait presque comique de constater qu'une si ardente recherche d'originalité sombre dans une critique aussi niaise, caricaturale que banale.
La justesse des remarques plutôt acides faites l' encontre d'un praticien pervers enlisé dans son confort, ont le très grave inconvénient de valoir comme des généralisations abusives comme celles sur lesquelles s'est écrit le bien trop fameux livre noir.
Je crains que ce ne soit l'une des raisons de son succès ....
Bref je suis sidéré que "Le prix des libraires " ait été accordé à un ouvrage aussi mauvais.
Alain Dufour
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Didier Kuntz
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Libellés : critiques, Dufour Alain
dimanche 16 décembre 2007
Le Noël du père. (conte)
À toutes celles
et tous ceux
qui m'ont raconté des histoires,
à commencer par ma mère.
Et à Romane,
avec ses jumelles
en bouteilles de lait.
Il était une fois un petit Noël dont le père louchait et avait de très grandes dents. Tous ses copains à l'école se fichaient d'eux, vous pensez bien. « Tu as ta louche, Noël », qu'ils lui glissaient quand son père venait le chercher devant la porte. « Ratiche Lapin est venu chercher son petit Noël », qu'ils disaient dès qu'il se mettait à neiger. En effet comme si ça ne suffisait pas d'avoir de grandes dents, (ce qu'ils avaient tous plus ou moins dans la famille Lapin), les Lapin s'appelaient Lapin, alors avec les ratiches, on ne les loupait pas non plus. Comme si s'appeler Lapin vous montait aux dents! Et ça y allait, « Monsieur Karott, où as-tu mis tes fanes ? », -dès qu'il se faisait couper les cheveux.
Bon, ça allait comme ça allait, on avait l'habitude chez les Lapin de mettre son anxiété en cage et le petit Noël à son papa ne se mettait pas en colère. Il pensait que ça s'arrangerait au collège, ce en quoi il se trompait lourdement, juste les thèmes qui avaient changé. Après que le professeur de français leur eut fait lire « le passe-muraille » de Marcel Aymé, ils le charriaient en lui glissant « garenne, garenne, poil de laine », chaque fois qu'il rentrait dans une classe ou qu'il en sortait. Enfin bref le petit Noël en avait quand même marre, il cherchait sa voie.
Un soir de décembre alors qu'il faisait ses achats avec son papounet, qui s'était laissé pousser la barbe et s'habillait en rouge pour qu'on ne le remarque pas, alors qu'ils étaient tous les deux déjà bien chargés, les bras pleins de cadeaux, le petit Noël devenu un peu grand laissa son papa cinq minutes à la porte d'un magasin pour aller chercher le dernier cadeau, le cadeau de Noël à son papa.
Le papa de Noël il était harassé, heureusement, il y avait une chaise devant le magasin, alors, il s'assied avec ses cadeaux dans leurs sachets platiques qu'il pose par terre, enfin sur le goudron, quoi. Et là, ni une ni deux, un tout petit enfant très pauvre mais bien propre et mignon parce que ses parents l'aimaient bien, le voit, il ne parlait pas très bien encore, il reconnaît le père caché sous la barbe et ses habits rouge homard, et crie en le montrant du doigt, « papa Noël, père Noël! ». Monsieur Lapin qui s'appelait Marcel, Marcel Lapin, très embêté, déjà tout rouge dans ses habits rouge homard rougit encore dans sa barbe blanche, attrappe le petit Nicolas, (eh oui, c'était le petit Nicolas de Sempé, ce n'est pas tellement vieux cette histoire), il le pose sur ses genoux, plonge la main dans un sac plastique, saisit un paquet et le lui refile en disant « tiens, tiens, prend ça », il lui donne un cadeau, peut-être pas le plus beau mais enfin un cadeau pas mal, quand même.
Et le petit gars, là, tout content, regarde sa mère qui lui sourit, regarde son père qui rigole franchement, regarde le père de Noël, lui encore très rouge mais se croyant tiré d'affaire, mais c'est là que le petit Nicolas et ses parents se mettent à crier pas du tout discrètement, « Merci, père de Noël, merci papa d'Noël ! ». Et puis voilà, vous connaissez la suite : il y a un gars à côté d'eux qui s'en mêle et qui commence à chanter « petit papa d'Noël, quand tu descendras du ciel », complètement à côté de ses pompes.
Et bien voilà, vous connaissez maintenent toute l'histoire de Noël, comment ça a commencé toute cette folie au milieu de la fête des Lumières. Ce fut le premier Noël du père de Noël. Et quand Noël sortit enfin du magasin, tout le monde s'exclama, « Noël, c'est Noël, on va acheter un Lapin de Noël ! ». Comme dit LLV, voili voilà.
Didier Kuntz
15/12/07
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Libellés : conte clinique, Kuntz Didier
mardi 11 décembre 2007
anthologie de la psychanalyse buvard-desencre n°1 cover
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Didier Kuntz
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Libellés : images
l'anthologie de la psychanalyse n° 1 de Buvard & Désencré est diponible!
l'anthologie de la psychanalyse n° 1 de Buvard & Désencré est diponible!
on peut la voir à cette adresse
http://www.lulu.com/content/1661836
la table des matières se trouve en quatrième de couverture
j'en ai commandé cinq exemplaires parce que malheureusement... et je les aurais je pense dans trois semaines; vous verrez, c'est un joli format, 21.56 x 21.56 cm; le même que celui de l'essentiel underground papers, qui est cher parce qu'en couleur et deux fois le nombre de pages; alors que là c'est en noir et blanc, 88 pages, ce qui explique le prix vraiment plancher; offrez les à vos amis comme je compte le faire, si l'initiative du papier vous plaît... Le blog continue de toutes façons... Je pense que c'est avec ce genre de choses qu'on arrivera à inscrire la psychanalyse autrement dans la culture d'aujourd'hui... Un pas de côté vers la luxure?
Bien à vous tous,
Didier
encore une production des éditions des branas!
ps: pour ceux qui n'ont pas encore écrit chez Buvard & Désencré, c'est un appel du pied, mais enfin, mais enfin, vous croyez que ça va être Noël si c'est pas Byzance pendant la fête des Lumières?
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Didier Kuntz
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Libellés : conte clinique, drogue, en marges des séminaires, images, perversion, récit, temps et être, un succès de l' Une-bévue
lundi 10 décembre 2007
dimanche 9 décembre 2007
Le lieu se prêtait à la découverte.
Une pièce assez modeste dont l'unique et haute fenêtre s'ouvre sur le ciel. C'est le 20° étage d'une tour en plein Paris.
J'aimais, j'étais aimé.
A ce moment de la matinée je lisais, studieux, un texte psychanalytique, probablement un séminaire de Jacques Lacan, peut-être bien, "Le désir et son interprétation" . J'étais seul dans l'appartement.
Mon amie m'avait un peu entrouvert des espaces sonores que je ne connaissais pas. J'en connaissais d'ailleurs bien peu. Mais avec patience et enthousiasme elle m'avait amené à écouter des voix, le clavecin, le piano parfois. Je la suivais avec confiance, sa joie était communicative.
Cependant il m'était toujours impossible de me consacrer à l'écoute : il me fallait toujours m'occuper à autre chose, au moins savourer des pensées, je veux dire des phrases pensées. Je n'avais reçu aucune éducation musicale et dans mon enfance mes proches n'écoutaient jamais le moindre morceau. Curieux d'ailleurs puisque mon père passait pour avoir une bien jolie voix de ténor et ma mère s'amusait beaucoup à chanter Piaf, Trénet, Guy Béart , Luis Marianno, Tino Rossi etc. Chansons et pièces policières mais jamais de musique seule.
En somme la musique, si elle m'était plaisante, demeurait une sorte de parfum frivole, les senteurs légères d'une prairie, rien qui justifiât jamais le suspens de la marche. J'avançais.
Et ainsi cet matin là, je me plaisais à creuser le texte, à en labourer avec vaillance les hypothèses innombrables. Elle m'avait dit : " Tu peux mettre de la musique, tu sais" en partant au travail.
Bien installé dans le canapé je dégustais tous ces bonheurs, le ciel rare de Paris, la voix encore présente de la femme que j'aimais et l'excitation que le texte engendrait.
Tandis que le piano jouait je restais concentré sur les méandres complexes de cette pensée parlée. Mais bientôt j'éprouvais une gêne étrange et je ne parvenais plus à réfléchir.
Je conçus que c'était la musique qui m'empêchait.
Je relevais la tête, je mis le livre sur mes genoux, je reposais bloc note et stylo. Qu'était-ce que cela ?
Les notes s'égrenaient avec lenteur, comme retenues dans les mains du pianiste, qui les délivraient goutte à goutte.
J'étais gagné par un sentiment inédit, étrange: il semblait que les phrases musicales en se développant n'effaçaient pas les précédentes, mais les prolongeaient, même, chaque note semblait dotée d'une personnalité particulière. La cadence très lente d'abord montait dans une gradation d'une incroyable délicatesse.
Je crois que l'image d'une cascade m'accompagnait incessamment. Une cascade presque immobile d'abord, toute petite aussi. Et selon les flux elle grandissait, devenait immense, ses eaux blanchies allant parfois jusqu'à la fureur. Et puis de nouveau ce tintement si fragile, si sensuel, qui m'arrache encore aujourd'hui des frissons seulement en y pensant, cette pulpe des doigts effleurant le clavier avec une douceur qui me stupéfiait.
Maintenant j'étais entièrement immergé dans le son, une matière aussi épaisse et sans limites que celle de la Méditérannée de mon enfance. Les "Variations Goldberg" se succédaient et avec elles les découvertes.
Cela se produisit d'abord dans un moment assez lent : une impression très charnelle me gagna. Il me semblait que le musicien, et l'instrument s'emmêlaient non pas selon une image triviale mais vraiment comme si surgissait de l'armoire un être mythologique, un Centaure indistinct où Glenn Gould et son piano ne faisaient qu'un.
Et je ressentais la présence du piano comme celle d'une masse vivante. Puissante, dangereuse pourquoi pas ?
Un merveilleux roman, "Métro pour l'enfer" de Vladimir Volkoff , m'avait suggéré autrefois cette intrication : un violoncelliste, nouvel Orphée, dans son étreinte avec son instrument parvenait à retenir la férocité des Enfers.
Et ce que la littérature m'avait ainsi indiqué se trouvait maintenant pleinement réalisé.
Je n'ai jamais poussé assez loin les études mathématiques pour connaître l'expérience que m'ont relatée certains amis, savants chercheurs, lorsqu'ils émergent dans des domaines inexplorés. Je tends à penser que c'est quelque chose d'assez comparable que j'ai vécu ce jour là, indissolublement lié à une femme à qui je dédie ces lignes et à Bach qui me fut révélé ce jour là.
Louis Friza
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Didier Kuntz
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20:13
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